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17:2616/06/2012News

La couleur dans la peau

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Loin des préjugés culturels, encore et toujours d’actualité, la psychologue Sabine Belliard étudie l’impact de la couleur de peau sur le psychisme et la sphère intime. Et invite à une autre lecture des rapports humains. Interview.


Pourquoi se plonger dans l’étude de la couleur de peau ? C’est un sujet sur lequel on dit beaucoup de choses avec un tel aplomb, comme si tout allait de soi. Or, c’est tout l’inverse : il déborde de significations cachées qui nous échappent. Pourquoi dit-on d’une peau qu’elle est blanche, ou noire, alors que ça ne renvoie à rien ? Les enfants le disent très bien : une peau est beige, rose, marron, marron clair, mais jamais noire ou blanche. J’avais envie de penser autrement, en dehors des raccourcis, de ce vocabulaire hors d’âge et lourd de sens.

Pourquoi peau et psychisme sont-ils autant imbriqués ? La peau est incontournable : c’est notre organe le plus grand, à la fois notre bordure et notre vitrine. Elle nous protège et nous reflète. Elle abrite tous les sens. À l’état de nourrisson, elle participe à notre construction dans le « moi-peau ». On devient alors un objet plein. À l’intérieur de cela, la couleur agit comme un filtre dans la perception que l’on a de l’autre, et dans ce qu’on renvoie. Quand on est ému, par exemple, notre teinte change et notre psychisme s’exprime à travers elle. Les différentes couleurs de peau renvoient à des interprétations inconscientes et à des projections très personnelles, des fantasmes infantiles. Le problème, c’est qu’on a tendance à mettre du culturel et du collectif là où il y a des influences psychiques purement individuelles.

Vous entendez quoi par « mettre du culturel et du collectif » ? Croire que la couleur de peau façonne une identité est un terrain glissant. C’est un héritage d’une Histoire somme toute récente à l’échelle de l’humanité, mais complètement dépassée. Pourquoi des cadres instaurés il y a 500 ans, puis démantelés, continuent-ils à influer sur notre inconscient collectif ? On parle du culture blanche, de culture noire : ça ne veut absolument rien dire, on aurait pu tout aussi bien décider que le critère de « classification » serait la longueur des pieds, ou la couleur des cheveux… Il faut être prudent : à trop vouloir intégrer du culturel, on passe à côté du monde interne de l’individu.

Pourquoi avoir choisi d’enquêter aux Antilles ? C’est une zone où le traitement de la couleur de peau a été marqué par l’Histoire. Les différences de « teintes » ont servi une hiérarchie sociale et entravé la liberté psychique. Mais au fil des siècles et des métissages, les familles antillaises se sont retrouvées face à une réalité et ont du faire voler en éclat ces clivages. Ça n’a pas été sans souffrance, mais elles ont été en quelque sorte le premier lieu de rencontre des différences de couleurs. En somme, le laboratoire de l’élaboration d’une seule humanité à partir de teintes différentes.

Aujourd’hui peut-on dire que la peau s’efface derrière un look, un style ? Notre société de l’image change-t-elle la donne ? On pourrait le croire car l’apparence est aujourd’hui extrêmement importante, et on peut la modifier aussi souvent qu’on le souhaite. Mais pourtant, plus que les cheveux ou la silhouette, c’est le visage qui dit l’identité, qui représente le sujet. C’est notre zone avancée, une sorte d’échantillon de nous-même, la zone de contact et de projection ultime. Donc finalement, la façon de s’habiller pour envoyer un message reste secondaire. Après, quand on touche à des phénomènes de modification de l’apparence plus profonds, comme le blanchiment de la peau par exemple, on entre dans des actes défensifs : en modifiant cette peau, ce visage qu’on offre à tous mais qu’on ne voit pas nous-même, on essaie de prendre le contrôle sur son psychisme, de « récupérer » quelque chose qu’on estime avoir perdu. Chacun a son histoire et va vivre à sa façon sa couleur de peau, il ne s’agit pas forcément de suivre ou réfuter une mentalité de groupe, ou un modèle socio-économique. C’est souvent bien plus complexe que ça.

C. Favry

La couleur dans la peau, de Sabine Belliard, préfacé par Jacques André, chez Albin Michel.